mercredi 20 août 2008, par Bonelli Laurent
Présentation :
A l’heure où la sécurité est érigée en « première des libertés », l’époque où la violence et la délinquance étaient considérées comme le résultat de « ratés » de la socialisation et de comportements dont on ne doutait pas que le développement économique et social du pays finirait par les discipliner, semble lointaine et révolue. En moins d’une trentaine d’années, les idéaux de rééducation (des mineurs notamment), de réhabilitation et de réinsertion des délinquants qui prévalaient ont laissé place, dans l’ensemble des partis gouvernementaux, de droite comme de gauche, à des discours punitifs. Entre le milieu des années 1970 et le début des années 2000 « l’insécurité » se formule comme enjeu politique de première importance et devient le prisme au travers duquel un nombre croissant d’élites politiques, mais aussi médiatiques, administratives, voire académiques pensent les comportements d’une fraction des jeunesses populaires, comme plus largement la vie quotidienne des banlieues ouvrières en déclin.
C’est ce « ça va de soi » (ou cette doxa) sécuritaire qui est questionné dans cet ouvrage. Non pas que la violence ou la délinquance soient dépourvues de réalité ou qu’il ne soit pas légitime de s’en préoccuper, mais parce que la reformulation en ces termes de ce qui pouvait relever à d’autres périodes de la question sociale, ne va justement pas de soi.
Sous l’effet des dynamiques propres aux champs politique, médiatique et académique, les indisciplines de ceux que l’on représente le plus souvent sous les traits du « jeune d’origine étrangère, sans emploi, en échec scolaire et/ou délinquant », sont désencastréesdes contextes locaux dans lesquels elles s’inscrivaient, pour devenir des catégories générales d’appréhension
L’analyse des conditions de possibilité et d’émergence de cette doxa, des éléments qui la constituent et de la circulation entre des univers aux intérêts et aux logiques spécifiques dans et par laquelle elle se fabrique est nécessaire pour éclairer les dynamiques actuelles. Ceci est d’autant plus important qu’il ne s’agit pas seulement d’une idéologie : sur ce terrain, les discours se sont transformés en mécanismes agissants. Ils ont des effets pratiques, tant sur ceux qui ont à subir cette nouvelle configuration disciplinaire que sur ceux qui sont les agents, directs ou indirects de sa mise en oeuvre. Alors que la France connaît des taux d’incarcération historiques, qu’une fraction non négligeable des jeunesses populaires s’enracine dans une forme d’économie de subsistance et que nombre de professionnels de l’encadrement (éducateurs, travailleurs sociaux, animateurs, « médiateurs », etc.) mais aussi de policiers ou de magistrats, semblent découragés par l’ampleur de la tâche qu’on leur assigne, il apparaît urgent de réfléchir politiquement sur les processus à l’oeuvre et leurs contradictions.
L’auteur : Laurent Bonelli est maître de conférences en science politique à l’université de Paris X – Nanterre. Il est membre du comité de rédaction de la revue Cultures & Conflits. Il a notamment dirigé (avec Gilles Sainati), La Machine à punir. Pratiques et discours sécuritaires, Paris, L’Esprit frappeur, 2004 (2ed revue et augmentée). Ses travaux portent sur les nouvelles formes d’encadrement des classes populaires et des minorités, et en particulier sur l’action des forces de police. Plus d’informations sur http://www.gap-nanterre.org/article.php3 ?id_article=18
Sommaire
Introduction
I / Les transformations des quartiers et des milieux « populaires » dans la France des années 1980
1. Les « grands ensembles » et leur histoire
La construction des « grands ensembles »
Proximité spatiale, distance sociale ?
2. Disciplines et indisciplines des jeunesses populaires
La « généralisation » scolaire et ses effets
Les évolutions du travail non qualifié
Ces « jeunes dont on parle »
II / Une généalogie des discours politiques de sécurité
3. Des Minguettes à Vaulx-en-Velin : vers une approche globale de la question urbaine ?
La (re)découverte des désordres urbains
Un réseau de « modernisateurs » de l’État
4. De la question urbaine à la lutte contre « l’insécurité »
Le discrédit symbolique des politiques de la Ville
Aggiornamento idéologique au parti socialiste
III / Comment « l’insécurité » est-elle devenue un objet et un enjeu du débat politique ?
5. De la gestion locale de la sécurité à la gestion de la sécurité locale
Des usages locaux de la sécurité
Codification et standardisation des pratiques locales
Les « consultants » en sécurité urbaine
6. La sécurité comme investissement politique
L’abstention et la montée du vote Front national
Le « nouveau jeu politique »
La sécurité comme bien politique
IV / La reformulation médiatique de la sécurité
7. « L’insécurité » télévisée
Que sont les magazines télévisés consacrés à « l’insécurité » ?
Qui sont les invités sur les plateaux de télévision ?
Les reportages
8. Un cas d’école : « Vous avez demandé la police »
Présentation
La sélection des invités
Hiérarchisation, problématisation et consécration
V / Production, avènement et usages d’une science de l’État
9. Police et délinquance, des recherches sous contrainte
Un espace savant faiblement autonome
Lieux « neutres » et lieux communs. L’Institut des hautes études sur la sécurité intérieure
10. L’élaboration et la diffusion d’une doctrine : les CLS
La construction d’une doctrine
Techniques et instruments de diffusion d’une doctrine
Des savoirs « intermédiaires » et neutralisés
VI / Qu’est-ce qu’une « politique locale de sécurité » ?
11. Une confluence de perspectives et de préoccupations hétérogènes
Des « quartiers sensibles » à géométrie variable
La lutte contre la « violence » et les « incivilités »
12. Quand la sécurité redéfinit les équilibres locaux
Des CLS traversés par des réformes d’institution
Enrôlement et invention au niveau local
VII / Réorganisation et revalorisation du travail policier
13. L’autonomie policière à l’épreuve des réformes
Réformes de la police et « modernisation » du service public
Les contradictions de la « reconquête policière » des quartiers
14. Les Renseignements généraux à la découverte des quartiers : histoire et implications d’une conversion
Police « politique » et police de la politique
Les RG et les « violences urbaines »
Luttes policières et revalorisation institutionnelle
Épilogue
Remerciements
La Découverte
Collection : Cahiers libres
Thème : Sciences politiques
Parution : février 2008 ISBN : 978-2-7071-5084-4
Nb de pages : 420 Dimensions : 155 x 240 mm
Prix : 25 €